De ma fenêtre

De ma fenêtre
Toulouse, 5 juillet 2014, 21h15

samedi 12 décembre 2015

Peut-être ne pourrai-je plus parler… (Jean-Jacques MARIMBERT)


Peut-être ne pourrai-je plus parler, peut-être n'ai-je plus de mots, ou vains, ou creux. Les mots se cachent, affolés, fuient. Ou ne suis-je plus habité par rien, comme aspiré, balayé. Est-ce possible. Entouré de formes évanescentes, molles, moi au milieu mais où. Peut-être est-ce un début, le début d'un début, esquisse, ébauche, de quoi, je n'en vois pas le bout. Lourde pierre détachée d'un à-pic fleuri, depuis je cours çà et là, tout va bien, agrippé au garde-corps, tout tient. Je suis là à le dire, même pas, ridicule adresse, face à qui, pourquoi, nul appel, nulle réponse, nulle attente, ou bien attente absolue, ni colère, ni noirceur facile, ni délaissement fabriqué pour masquer le volcan. Je suis là, ne suis pas là, plus là, je suis là, regard brouillé dans l'attente du matin, du soir, du repas, de la rue, du bus, du métro, du fleuve, de la porte, de la porte fermée, de la porte fermée silencieuse, du silence fermé, du vin, du soleil d'hiver, si beau, si fragile, si timide, des ombres pâles, bleues, toujours bleues, de ton visage évaporé, partout, dilué dans l'air, dans les arbres, dans les nuages, cueilli au vol par les fenêtres de la nuit. Foulure du temps, il fait si froid. Corps disloqué, corps terrassé par le vent vertical, sur le lit caché dénudé invisible, anatomie du tonnerre souterrain. Le volet bat, les cyprès se regardent sans fin dans le cercle du lampadaire, percent le ciel noir. Peut-être n'ai-je plus à dire, ai-je perdu je ne sais quoi, je sais, non, personne ne sait, enfance gâchée, inconsolable, et puis. Tenir, résister, espérer, tout bascule. Violence des armes, confiance malmenée, que croire, et qui, naïveté du oui, toujours le non l'emporte, en soi, hors de soi. Pourquoi lutter. Pourtant lutter, encore, aimer, têtu, le dire, le taire, le dire. Avoir le courage. Mais cette lassitude niée par le merle qui file en râlant, se pose au cœur du figuier squelettique, patient. Reconnaître ce vide, ce piège, ce fiel de l'attente, cette joie recouverte d'algues décomposées, de crabes secs, d'écume huileuse venue de l'horizon. De l'horizon du fond des yeux, de l'horizon du fond de la bouche, du ventre. Et sous les yeux, sous les paupières tapissées d'aiguilles, là, je suis là, tout entier. Ni sombre ni saturnien à la noix, ni posture ni orgueil, ni rien d'autre que cette possibilité d'être, cette possibilité nue, cette liberté avide. Un secret mal gardé, ni plainte, ni gémissement, ni rien, force de l'abandon, force du vertige, béance à jamais, tous sens à vif, vivant espoir d'un ailleurs contenu. Peut-être ne pourrai-je plus parler, verrouillé du dedans, du dehors, entre les deux coincé, mais tenace. Là où le vent siffle, glacé, revigorant, dans une invisible faille, qu'une mélodie suffirait à réchauffer, à éclairer, à décorer de mille nuances, de rires, de pleurs de joie, de courses folles dessinées par le hasard.

12 décembre 2015, 17h11.
Toulouse, métro, 10 12 15, 7h33. ©JJMarimbert


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