De ma fenêtre

De ma fenêtre
Toulouse, 5 juillet 2014, 21h15

vendredi 19 décembre 2014

La nuit 27


La nuit projette une ombre inversée,
retournant la rétine comme doigt de gant,
solarise les désirs, les étale sur les murs
noirs, percés d'ouvertures aléatoires
où je m'engouffre, choisissant au hasard
des reflets entraperçus, des musiques,
des paroles tremblées, des parfums,
je ne dors ni ne rêve, j'explore le sous-sol,
je bâtis des mondes, je replie le temps
sur lui-même, une fois, dix fois,
me vois tour à tour mourant, amoureux,
adolescent, grabataire, petit garçon,
et rien de tout cela, je me retrouve
dans l'arrière-salle de mes regards,
de mes souvenirs, de ma vie future,
agitant le hochet de mes espoirs passés,
je dévide la pelote des jours inconnus,
m'accroche au moindre bruit de rue
pour faire surgir de possibles tragédies,
des farces, des scènes pleines de douceur,
je cours ici et là sans jamais m'essouffler,
jusqu'au moment où je fais un faux pas,
je me trompe de mur, la fenêtre ouverte
laisse entrer l'eau, le vent, et la nuit,
je bascule dans un monde pâteux et mou,
je m'endors au beau milieu du trottoir,
je marche, je croise des gens, je parle,
j'achète du pain, comme si de rien n'était.

(19 décembre 2014)
Lodève, 18 juillet 2014, 15h28. ©JJMarimbert


mercredi 17 décembre 2014

La nuit 26


La nuit parfois déborde sur le jour,
au petit matin déjà les cyprès
secouent en vain leurs branches,
la tourterelle sur le lampadaire
interroge ma fenêtre d'un œil,
pas de miettes, à peine une ombre,
le ciel résiste, alors la grosse lampe
jaune s'éteint, la nuit retombe,
d'un coup les maisons se tassent,
submergées par une vague sirupeuse,
jour noyé dans un mélange opaque
de rêves éloignés, voix et scènes
se décollent, en lambeaux de sens
des bouts de dialogues s'éparpillent,
je ferme les yeux pour rassembler
des bribes accrochées aux cyprès,
auxquelles peu à peu se mêlent
des projets flous, embryonnaires,
des lubies surgies d'on ne sait où,
du fin fond de je ne sais quoi,
entrailles ou gouffre des horizons,
idéal de tendresse, chewing-gum
collé aux semelles des années,
soudain balancé par la fenêtre
d'une voiture sans chauffeur,
j'ai beau le voir je marche dessus,
il dégage un parfum de cinéma,
velours rouge, écran, vent du large,
toutes voiles dehors gonflées à bloc,
Tarsis en ligne de mire, pour tout l'or
des yeux, des lèvres, du visage offert,
la tourterelle soudain s'envole en râlant,
sous le choc la rue tremble, sonnée,
d'obscurs débris flottent à la surface
des tableaux que la réalité bricole,
sous mes regards teintés d'aventure,
autant d'esquisses aussitôt effacées
par une brume invisible et tenace.

(17 décembre 2014)
Entre Sète et Tanger, 17 mai 2007, 8h27. ©JJMarimbert


jeudi 11 décembre 2014

La nuit 25


La nuit est un petit voyage en mer
en montagne je ne sais à l'avance
où elle me mène par le bout
des yeux et des oreilles
ville ou désert à éclipses les rêves
n'étant rien de mauvais films
sous l'emprise de l'alcool
comparés à la trituration du temps
dans la pénombre le silence relatif
de la chambre où l'espace ondule
ma respiration teintée de joie ou d'inquiétude
s'exaspérant en râles contenus soupirs apnées
le passage d'une voiture dans la rue
des talons féminins claquant sur le pavé
la survenue d'un moustique
un bruit de sommier à l'étage supérieur
les hoquets d'un tuyau égaré dans
les profondeurs de l'immeuble
donnant une impulsion soudaine au cours
des drames des comédies mêlées
de tragique bricolé au fil tordu
de la succession des étapes selon
que surgissent les paysages au détour
d'une colline tapissée de vignes
d'un méandre à sec bordé de roches brûlées
lorsque surgissent temples abandonnés
aux lianes et aux singes de pacotille
cascades et forêts trouées de cris d'oiseaux
jetées de bois étouffées par le brouillard
où lacs et fleuves se noient
dans l'obscurité moite de ports endormis
villes traversées d'avenues d'une autre époque
encombrées de voitures à chevaux
j'y reconnais certains lieux ou visages
je peux être importun ou espéré c'est égal
la nuit se peuple de voix et de regards
de rires et d'appels aux fenêtres
dans une langue de moi seul connue
il n'est pas rare qu'à l'aube
le volet soit entrouvert et
caché dans un cyprès noir
que le merle du quartier reprenne
à son compte le récit des secousses
de cette bamboche exotique.

(11 décembre 2014)

mardi 9 décembre 2014

La nuit 24


La nuit parfois se lasse
semble renoncer au rien
qu'elle malaxe
des heures des minutes
d'interminables gouttes d'un liquide
auquel mon corps prête sa peau
sa chair triturée ses os ramollis
ses nerfs pendent au pied du lit
courent sur le parquet jusqu'à la fenêtre
ou son ombre ce rectangle de lumière
étalé sur la couverture des bras
lancés par le lampadaire
qui dehors est glacé
aucun insecte ne tourne
le froid serre tout
les façades sont diaphanes
les cyprès craquent un peu
les oiseaux enfoncés dans leurs plumes
dans leurs nids ont la tête enfouie
boules chaudes entourées de silence
et dans la chambre la nuit
se lasse soudain de tant d'abandon
je voudrais lui venir en aide
je me lève allume en vain
les paupières bordées d'aiguilles
j'éteins c'est idiot à quoi renoncer
à lutter à ouvrir à marcher à écouter
à parler à aimer
tout cela la nuit ne sait plus si
elle en est capable
pourtant il suffirait d'un rien alors
allons-y pour un rien
je reviens toujours à l'idée
d'un sourire
mais ce n'est pas rien
ou de la douceur non plus
je reviens toujours à l'idée
de l'enfant j'en pleurerais
de joie un rien parfois est
si proche qu'on ne le voit pas
on ne bouge pas
c'est la nuit on est là
les yeux ouverts
d'un coup l'envie de courir
de sauter de serrer dans ses bras
une autre chaleur de sentir
le parfum d'une peau oui
à cela jamais la nuit ne pourra
renoncer on ne renonce pas
au sang au miel
au parfum d'une peau.

(9 décembre 2014)
Toulouse, 6 septembre 2013, 21h45. ©JJMarimbert



lundi 8 décembre 2014

La nuit 23


La nuit, l'univers est à notre portée,
sitôt le soleil englouti,
le berger tire à lui le ciel, vêtu d'ombres
il guide le crépitement des sabots,
par les chemins de pierres
ou les murmures du sable,
quel bonheur, alors, de frissonner
sous l'effet des étoiles,
sans y reconnaître la moindre figure,
Ourse grande ou petite,
troupeau déjà serré sur la paille,
dans la fumée des museaux,
le froid me jette hélas entre les murs,
foin de bergerie,
l'univers s'éloigne,
je me retrouve, perdu,
la pensée succombe sous le poids
de l'espace, n'en déplaise à Pascal,
je m'enfonce dans l'empreinte du temps
que j'ai, ne sais comment, laissée
derrière moi, sillage si fin
que mes regards coupent court,
s'élancent vers la fraîcheur de
l'inconnu, une fois le sommeil
terrassé par l'inquiétude,
que j'affectionne peut-être,
m'y sentant chez moi,
si ce mot signifie l'effort d'être là,
ou là, j'ouvre la fenêtre, là-bas,
d'un bond, je me fais tour à tour
stylite, joueur de sitar, amant
d'une silhouette au parfum
de jasmin, d'orange amère,
sur un tapis des montagnes.

(8 décembre 2014)
Toulouse, 4 octobre 2014, 8h31. ©JJMarimbert


samedi 6 décembre 2014

La nuit 22


La nuit, tous les coups sont permis,
les ombres délimitent un ring flottant,
d'énormes projecteurs m'aveuglent,
je ne vois pas les spectateurs, leurs yeux,
leurs bouches de rire et de peur, les insultes
ni les encouragements ne m'atteignent,
mais ils sont là, je suis prêt à frapper,
tentant de me parer des coups lâchés,
seul à marteler le vide, à encaisser,
en toutes les parties de mon corps,
ces directs dont j'ai le secret, uppercuts,
coup bas et autres morsures au visage,
je lâche les hyènes, la horde armée,
esquive à droite ce qui soudain m'arrive
de gauche, je sais que tout cela n'est rien,
rien que l'affrontement de ce que je traîne
depuis toujours, ce que je suis toujours,
qui me colle au cuir, cela rappelle
ces petites mouches en plein Sahara,
au petit matin, à la frontière du jour,
au coin de la bouche, au bord des narines,
des yeux chassieux, dans les oreilles et
à la naissance des cheveux, pour l'eau salée,
trompes tendues pour téter l'épiderme,
et qui reviennent et reviennent encore,
malgré l'agacement de la main, les gifles
qu'elles évitent, la fine couverture du souk
plaquée sur le visage d'un geste sec,
petites mouches soudain disparues,
remplacées par les aiguilles du soleil,
par ses mâchoires enserrant d'un seul bloc
le corps tout entier, contraint à se lever,
en une seconde debout au milieu du ring,
entouré d'un paysage vide et sublime,
de cailloux noirs, de sable sillonné
de traces de bousiers, fourbu mais ébahi
de tant de merveilles, crachant à terre
les miasmes de la nuit, les dents cassées,
les caillots collés aux joues, une main
dévissant le bouchon du bidon d'eau,
jetant au loin des regards d'enfant,
la nuit tous les coups sont permis,
la mue est à ce prix, le jour est là.

(6 décembre 2014)
Toulouse, 12 février 2012, 10h18. ©JJMarimbert


vendredi 5 décembre 2014

Sauvage ontologie 34


Sans grande estime de lui-même, n'ayant,
tout plus ou moins pesé, pas grand-chose
à brandir face au ciel, ni peut-être à l'enfer,
lui qui à l'un pas plus qu'à l'autre ne croit,
pas même un bouclier le protégeant du pire,
escomptant, en un vain tremblement feint,
qu'un rapport vermoulu, fausse charpente
à l'abandon dans le moisi des saisons,
à l'amour, lancé aux passantes de la vie,
ou reçu au creux du ventre, des bras,
des poumons soudain la proie du boa
légendaire, ne parlons pas du cœur,
ne suffirait pas à lui faire endurer
les tortures de l'au-delà, haut ou bas,
se contentant d'accueillir en offrande
celles, déjà bigrement tarabiscotées,
que l'histoire, dès les premières cellules,
lui avait réservées, incapable qu'il était
d'en tirer la moindre leçon, croyant
toujours et encore qu'il suffisait d'ouvrir
portes et fenêtres pour faire entrer l'espoir.
Ainsi, corps ensablé, tête exposée au vent,
l'énigme de l'autre à jamais cadenassée,
allait-il, par les voies routinières de l'illusion,
être ballotté dans ses propres remous,
au hasard de la chaîne des automatismes,
en quête de trois fois rien, un air de musique,
parfois, loin des litanies et des plaintes,
sans idées noires, ni blanches, simple constat
lucide et froid, le début d'une reconnaissance,
de l'acceptation d'un vide, de l'incapacité
à tenir, au creux de la main, un peu d'eau,
écoutait-il en rêvant la pluie sur les cyprès.

(5 décembre 2014)